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IDENTIFICATION LETTRE : 285

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Portefeuille : VII    
Lieu : Fort-Royal
Expéditeur : Robert-Marguerite de Tascher de la Pagerie  
Destinataire : Madame de Renaudin
Date républicaine :  
Date grégorienne : 26 janvier 1784
 
Vous m'avez beaucoup tranquillisée, Ma Très Chère Soeur, par la lettre que vous m'avez écrite en date du 29 septembre dernier. Je vois avec plaisir que Madame de La Touche a été porteuse de celle que je vous écrivais et que j'avais particulièrement recommandée à Monsieur d'Hauteval, voulant vous instruire et vous tranquilliser sur l'état du Vicomte. Je n'ai pu vous toucher dans ma lettre que ce seul objet, mais j'avais bien engagé Madame de La Touche, à son arrivée, de vous voir le plus tôt possible et ne vous pas laisser ignorer les cruelles impressions que vraisemblablement des gens mal intentionnés lui imprimaient. J'avais promis aussi à Madame de La Touche que je profiterais de sa convalescence afin de causer avec lui et le faire revenir s'il était possible. Malheureusement mes travaux, ensuite ma maladie et encore plus sa convalescence hors de la ville du Fort-Royal rendait difficile un tête-à-tête. Le seul moment que j'ai pu trouver, ce fut celui où il est venu passer vingt-quatre heures chez moi. Ma santé commençant déjà à menacer m'ôta le courage ; il prit congé de nous, me laissant au lit. Cependant, je pris sur moi, voyant son silence, de lui écrire le jour même de son départ quoique je n'en reçus point de réponse, mais comme elle était bonne, je crois qu'il aura sérieusement réfléchi à sa conduite à son arrivée. Enfin, Chère Soeur, il doit être à Paris et il me hâte de savoir comment est-ce qu'il s'est comporté. Je désire bien sincèrement que ma lettre ait pu lui faire impression. Mon frère qui a écrit entre dans les différents détails et particularités (...)

Je vous envoie, Ma Chère Amie, une lettre de change de douze-cents livres pour l'instruction de Tascher. Je n'ai pas besoin, Chère Soeur, de vous recommander d'en prendre le plus grand soin quoique je ne sois pas dans ce moment à mon aise. Je saurai me gêner pour lui donner une éducation qui doit par la suite lui tenir lieu de fortune ; cer, répétez lui souvent que, quoique créole, qu'il n'est point riche, que c'est le service qui me fait vivre, que si je n'avais pas travaillé étant jeune que je ne me fus pas appliqué à mon métier, que je n'aurais jamais pu remplir les fonctions de ma place et que, par conséquent, je ne l'aurais pas conservé : que s'il veut servir dans la marine, il faut qu'il s'applique aux mathématiques, qu'il étudie Bérou. C'est le traité sur lequel on interroge les gardes-marines ; après celà, il doit s'occuper de la construction. Il est bon d'avoir les premières idées d'un métier quand on veut le faire ; qu'il soit docile à ses maîtres, point de hauteur, point de colère, doux et honnête avec ses camarades. C'est par cette conduite qu'en sortant de pension, il rentrera au service, et qu'étant accoutumé de bonne heure à la subordination celui d'obéir à ses officiers ne lui coûtera pas.

Je me flatte, Chère Amie, qu'à présent que nous voilà en paix, nous nous écrivons plus souvent ou, pour mieux dire, nous recevrons plus souvent de nos nouvelles réciproquement ; car, si pendant la guerre je ne vous ai pas écrit par toutes les occasions, je vous ai donné de mes nouvelles tout autant que je l'ai pu, relativement à mes occupations. J'aurai donc, Ma Chère Soeur, servi toute la guerre dans la place que j'occupe et dans la partie où il s'est passé le plus d'évènements, conséquemment en ma qualité de capitaine de port, celui de tous les ports, même d'Europe, qui a eu le plus de peines. J'ai tout fait par moi-même et j'ai eu la satisfaction d'entendre dire par les chefs et par le plus grand nombre des officiers de la marine les choses les plus flatteuses sur mon compte. J'avais demandé par un mémoire que MM. de Grasse et de Bouillé ont apostillé dans les termes les plus forts, le brevet de capitaine de vaisseau et l'ordre du Roy de continuer ici mon service. Le Ministre l'avait accordé à Monsieur de Bouillé ; mais comme il est d'usage que les demandes soient renvoyées au bureau des grâces, c'est pour lors que Monsieur B... que je croyais de votre connaissance et à ce titre me voulait du bien, fit une très longue lettre de la part du Ministre à Monsieur de Bouillé, que le Ministre cependant signa, par laquelle il répète tout ce que j'avais marqué dans mon mémoire et finit par dire qu'ayant beaucoup de lieutenants de vaisseau avant moi, que ce serait commettre une injustice de me faire capitaine de vaisseau avant eux. Suivant cette lettre, j'ai l'espoir de l'être à mon tour. Si ma fortune me le permettait, je me serais déjà rendu à Versailles : les absents ont toujours tort. J'ai fait ici le service le plus pénible très assurément ; si j'avais été au département de Brest, je n'aurais jamais été aussi utile au service du Roy sur un vaisseau comme je l'ai été en restant ici. Il n'y a sur celà qu'une voie. Je répéterai ici les mêmes paroles que MM. Destaing, de Guichain et de Grasse en leur demandant d'embarquer avec eux sur un des vaisseaux de leurs escadres. Il nous faudrait une permission du Roy pour le faire ; d'ailleurs, quand nous l'aurions, nous croyons que vous nous êtes beaucoup plus nécessaire en restant à terre à nous pourvoir des choses qui pourront nous être nécessaires à nos vaisseaux que si vous étiez embarqué. D'ailleurs, vous êtes rompu à votre service ; vous connaissez les ressources que vous pouvez tirer de votre pays ; et si nous venions à vous perdre, nous serions fort embarrassés. Ce n'est pas de ma faute si les chefs ont cru que mes services dans ma place de capitaine de port étaient beaucoup plus utiles en restant à terre. J'ai, au surplus, été autorisé à me croire employé dans un port du Roy. J'ai pour moi l'ordonnance qui n'est point équivoque. Cette ordonnance est de 1783 concernant les officiers militaires et d'administration de l'Ile de la Martinique. Elle dit : le port appelé Le Carénage près du Fort-Royal servira d'arsenal aux vaisseaux de Sa Majesté ; tous les autres ports de la colonie seront regardés comme ports marchands. Je suis passé ici dans la ferme persuasion que c'était un service militaire : l'ordonnace ne laisse point d'équivoque ; j'ai rempli avec distinction mon devoir ; j'ai eu les suffrages des chefs, tant de terre que de mer ; j'ai fait connaître par un mémoire et par un plan les ouvrages que je croyais nécessaires pour le du Fort-Royal : aucun de mes prédécesseurs n'y avait porté la plus petite attention. Si donc, comme je ne doute pas, l'on vient à travailler au même port, à lui donner une consistance, ne doit-on pas récompenser celui qui en a fait connaître l'utilité ? Pourquoi ne pourrais-je pas obtenir le brevet de capitaine de vaisseau et recevoir l'ordre du Roy de continuer mes services ? J'ose me flatter que je pourrais être encore utile dans cette partie. Je finis, Ma Très Chère Soeur, en vous assurant avec toute la franchise dont je suis capable que si je n'avais pas cru servir dans un port du Roy, que jamais, je m'y serais fixé et que, si j'y suis, ce n'est que l'Ordonnance de 1763 donnée à Versailles qui m'a conduit dans l'erreur ; mais la chose est faite et il ne tient qu'à Monsieur B... de me faire obtenir ce que je demande : demande au surplus faite par MM. le Comte Destaing, de Guichain, de Grasse et Bouillé.

Je finirai ma lettre, Ma Très Chère Soeur, par vous assurer mon impossibilité actuelle à vous payer ma charge de lieutenant des Maréchaux de France ; mais, j'ai ici un de mes parents, Monsieur de Chaumont, qui a servi dans le régiment de la Martinique et qui, depuis la paix, s'est retiré et qui voudrait acheter une place des lieutenants des Maréchaux de France. Quoique vous voyez par qui dans les temps, Ma Chère Soeur, que les places seront avantageuses par la suite et que mon fils pourrait, en étant en France avoir ma survivance malgré tous ses avantages, je ne puis être la victime innocente de votre bonheur pour moi ; ainsi, ne consultez pas les mouvements de votre amitié pour moi, mais bien votre situation et marquez moi les formalités qu'il faudrait faire pour que Monsieur de Chaumont puisse avoir ma place et me mettre à même de vous rembourser. Voilà plusieurs lettres que je vous écris à ce sujet : il faut que vous ne les ayiez pas reçues.

Vous savez, Ma Chère Soeur, que j'ai acheté en société avec mon beau-frère ; nous pouvons devoir environ 350 000. Mais, notre habitation est belle ; elle commence à être en valeur ; nous avons pris des termes, avec les créanciers, de payer tous les ans trente-mille livres : nous entrons l'année prochaine en paiement ; mais si par votre moyen, Ma Chère Soeur, vous pouviez me procurer un crédit de cent-vingt-mille livres argent de France à 5 ou 6 pour cent payable dans cinq ans, je suis persuadé, qu'étant assuré de cette somme et pouvant tirer sur Paris ou ailleurs pour cent-quatre-vingt-mille livres des îles qu'en transigeant, je tirerais sûrement plus de trois-cent-mille livres de mon papier, ou pour mieux dire, le papier de mon beau-père. Si j'étais dans une colonie anglaise, je suis persuadé que je trouverais à emprunter ; mais ici, point de ressource. Je vous donne parole d'honneur que ce serait établir un grand crédit s'il vous était possible de me procurer celà. Je donnerai, ainsi que mon associé, pour hypothèque l'habitation qui assurément serait estimée à présent 800 000, de six-cents qu'elle a été il y a trois ans. Je vous vois déjà dans vos réflexions : mon frère a tort ; il a perdu la tête. Où veut-il que je trouve cent-vingt-mille livres ? Mais non, Ma Chère Amie, votre frère veut travailler ; il a toujours été gueux ; il veut travailler et laisser s'il est possible du pain à ses enfants ; et j'espère qu'avec l'aide de Dieu, de la conduite et du bonheur j'en viendrai à bout. Tous ceux qui vous intéressent à la Martinique jouissent d'une bonne santé ; ma mère qui approche de ses 75 ans se soutient bien. Donnez-moi, Ma Chère Soeur, de vos nouvelles ; instruisez-moi des procédés du Vicomte. Ma chère nièce que j'aime de tout mon coeur et à qui je rends toute la justice dûe à son mérite et à sa vertu ne méritait pas d'être ainsi flétrie ; mais, le mal est aisé à réparer aussitôt que c'est la fougue d'un jeune homme qui parle par la bouche du mari. L'éloignement nous fait dire et penser bien des choses : je suis obligé de profiter de la nuit pour vous écrire ; j'ai été et je suis encore fort occupé pour le départ des troupes. Je voudrais bien écrire un mot à Monsieur le Marquis de Beauharnais ainsi qu'à la chère nièce ; mais, en supposant que je ne le fasse pas, ne m'oubliez pas auprès d'eux ainsi que du Vicomte car je le crois avec vous tous. Aimez-moi, Chère Soeur : je le mérite par mon sincère attachement pour vous. Je vous embrasse ainsi que tout ce qui vous environne. Ma chère femme se joint à moi pour la même chose ; ma fille qui se fait grande vous assure de son respect.

/ S / le Bon. de Tascher
(Robert-Marguerite)

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