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IDENTIFICATION LETTRE : 115

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Portefeuille :    
Lieu :
Expéditeur : Baronne de Tascher de La Pagerie  
Destinataire : Tascher de La Pagerie : un de ses fils
Date républicaine :  
Date grégorienne : 1er mars 1800
 
Je n'ai reçu qu'hier, Mon Cher Tascher, ta lettre par Monsieur Levassor (notre bon parent) et il n'est arrivé, lui, qu'avant-hier. Hors donc, qu'il a mis bien du temps à se rendre ici depuis son départ de Paris. Mais c'est égal, Mon Cher Fils, ta lettre quoique d'ancienne date ne m'est pas moins fort agréable ; et les preuves de ton souvenir, et les expressions de tendresse dont elle est remplie me comblent de la plus vive satisfaction.

Je t'ai écrit par Anvers, Mon Cher Ami, il y a tout au plus quinze jours et toujours sous le couvert de notre chère cousine. Cette lettre était ma sixième depuis que je t'ai su à Paris et je désire bien sincèrement que tu les aies toutes reçues et y aies répondu car, rappelle-toi bien, Mon Cher Enfant, qu'il n'y a que vos lettres à tous qui puissent m'aider à supporter avec courage et résignation vos absences. Et je vous crois tous trop bons enfants pour ne pas espérer ce dédommagement de vous qui me prouvera vos tendresses, respects, souvenirs et résignation à mes désirs et volontés.

D'après un bâtiment arrivé ici lundi dernier et venant de Brest, j'ai enfin la certitude de l'arrivée de la corvette La Torche en novembre dernier, et un passager du dit bâtiment arrivé avait vu débarquer de cette corvette un Tascher de La Pagerie parent du Premier Consul, accompagné de son mentor et un de ses parents convalescents, et de suite avait fait route pour Paris. Voilà, Mon Cher, ses propres expressions. Hors donc, je dois me livrer, je pense, au doux espoir de vous croire tous trois réunis puisque Monsieur de Ch... (directeur du domaine de cette ville et ancien officier de Malte et de marine) hier soir m'a porté une gazette où à l'article de Paris il est dit que le vaisseau Le Berwick, commandé par Monsieur Mestral, est arrivé à Toulon le 20 décembre dernier. Hors donc, Louis, ton frère et l'Abbé Nogues, Monsieur et Madame Saint-Auvin sont donc rendus à Paris à l'époque ci que je t'écris. Mais quoique ces deux preuves d'arrivée, ta pauvre mère n'est pas tranquille et elle ne le sera que lorsqu'elle recevra des lettres de tes frères qui lui confirmeront la vérité de ces dires. Et fasse le Ciel que ce soit bientôt et avant le départ de Gigi sur le vaisseau Le Gemappes fixé au 20 de ce mois ; et je compte bien suivant que je l'avais mandé à ta cousine et à tous que Stéphanie serait aussi passée dessus. Mais alors, Monsieur de Villeneuve qui commandait ce vaisseau avait le projet de ne partir d'ici qu'en avril ou en mai et aller directement à Brest ; mais il a changé de projet puisqu'il annonce son départ pour le 20 mars, et devant passer à la Guadeloupe, à Saint-Domingue et à la Nouvelle Angleterre. Tu penses que ce voyage sera au moins de trois mois et dans les glaces du Nord : ce qui ne pourrait convenir à ta soeur mais Gigi, ton quatrième frère, comme garçon, peut l'entreprendre et ton père me mande de la part de ta tante (Madame de La Pagerie) qu'elle le désire et voudrait savoir ma décision. Je lui ai répondu que mon fils donne à ma soeur et par lui et moi depuis le jour qu'elle fut sa marraine, qu'elle était absolument la maîtresse d'en disposer comme bon lui semblera, que la tendresse qu'elle lui avait portée depuis sa naissance ne me laissait nulle inquiétude sur son attachement pour lui à l'avenir, qu'elle se persuade donc bien que tout ce qu'elle fera à son sujet sera jugé par moi fort bien fait. Hors donc, je pense qu'il partira sur Le Gemappes et ta soeur Stéphanie pour laquelle je tiendrai le même propos à ma chère nièce que j'ai tenu à sa maman pour Gigi. Lorsque je la lui renverrai, tu peux lui assurer, même jurer et certifier, qu'à la fin de Mai au plus tard, qu'elle sera dans mes bras, ayant Monsieur Ferrière-D... pour mentor. Madame Veuve Duplessis (que tes frères connaissent bien et tont vue chez moi comme amie infortunée) pour gouvernante, et une bonne femme de chambre blanche pour la traversée, déjà retenue. Tu vois donc que tu as tort par ta dernière lettre que je reçois de craindre que je change de projet à l'égard de ce départ de ta soeur. Non, Mon Fils, non ; je suis mère tendre, mais femme forte et à caractère ; j'aime mes enfants bien plus pour eux que pour moi. La certitude de leur bonheur me fera toujours supporter le chagrin d'être privée d'eux. Tu me juges toi par la répugnance que j'ai éprouvée à ton départ d'ici qui m'a mis dans le cas de n'y pas consentir, et en celà tu as tort puisque tu sais que ma raison était ce départ avant la ratification de paix : ce passage en Angleterre, détestant la nation anglaise et lui rendant à moi seule toute l'antipathie nationale qu'elle nous porte, et puis ce passage dans le même bord avec quelqu'un attaqué d'épilepsie, maladie cruelle et qui se communique. Voilà, Mon Bon Ami, les raisons qui m'ont fait partir d'ici contre mon gré et sans mes adieux et ma bénédiction maternelle. Mais vois quand il a fallu faire partir tes frères en France directement ; vois ; demande leur si j'ai balancé une minute d'y consentir et ce n'est pas moi qui leur ai donné garde-robe, argent et provisions pour le bord. Crois qu'il en sera de même pour ma Stéphanie ; oui, quoiqu'il m'en coûte assurément de me séparer de cette seule fille qui me reste, de cette amie, de cette compagne fidèle qui pour mes vieux jours me serait bien nécessaire de toutes manières, de cette enfant charmante au physique et au moral, douce et bonne : en un mot sans un seul défaut ; et en un mot, belle et bonne.

Voilà comme on la qualifie ici ; et c'est sans flatterie, je te le jure, car chaque jour elle grandit et embellit. Elle est de ma taille pour la grandeur, mais svelte et forte et fort bien faite, les cheveux et toute la figure de sa chère marraine, surtout le profil. En un mot, tu la verras dans trois mois au plus tard et, à moins que le voyage l'enlaidisse, tu la jugeras comme moi ; et elle partira, sois en sûr et persuades-en sa chère marraine et son cher parrain, le Premier Consul à qui dans les temps je demanderai ses bontés pour elle et vous, Mon Cher Fils.

Tu me promets, Mon Cher Tascher, par la première bonne occasion un chapelet du Pape. Tu me prends par mon fort et mon faible, Mon Ami. Oui, tout ce que tu m'annonceras et m'enverras relatif à notre religion me fera toujours grand plaisir et me prouvera que tu y penses pour ton propre compte. Ah, je l'espère, Mon Cher Enfant, que tu n'oublies jamais ton Dieu, la religion de tes père et mère. Non, Mon Cher Enfant, ne l'oublie jamais et oublie-moi plutôt : je te le pardonnerai plus facilement ; mais, non, non ; et loin de moi l'idée même du soupçon à cet égard. Je te connais ; et tes moeurs, comme ton caractère et bon coeur me sont garants de ta façon de penser et d'agir à ce sujet ; et c'est encore un de mes motifs de consolation d'être loin de toi. Entretiens, Mon Cher Fils, tes frères dans ce système ; lis leur l'article de ma lettre et lis la leur toutes les fois que vous les verrez oublier leur Dieu.

Tu me demandes, Cher Enfant, mes commissions pour Paris ; tu me proposes de les faire : je n'en ai d'autre à te donner que de te bien porter et amuser ; bien aimer et respecter ta chère cousine, le Premier Consul son digne époux ; de te rendre toujours digne de leurs bontés et confiance en servant bien l'Etat ; et surtout tâche d'être employé le plus près de lui possible afin qu'il puisse te bien juger et que tu puisses en tout et pour toute occasion lui prouver ton attachementet ta reconnaissance. Parle lui souvent de nous et de notre pauvre colonie et dis lui quand on sera dans le cas de se plaindre en quelque sorte concernant les chefs d'y bien faire attention : car notre capitaine-général Villaret et notre grand-juge sont de bonnes personnes ; le Préfet Bertin aussi, mais ce dernier est mal entouré. Il a vu certains nommés Piluset-Delpeche et Buvy-Coulange qui lui font tort et font crier contre lui. Ces messieurs vous disent impunément (de toi à moi) qu'ils ne sont pas venus ici pour nos beaux yeux et qu'ils y sont même pour faire fortune ; et ils nous le prouvent bien, Mon Cher Fils ; et celà fait crier et (...). Les préfets sont de même dans toutes les îles car Tobago, Sainte-Lucie et la Guadeloupe, comme ici, gémissent sous le joug de ces messieurs ; et je ne serais pas étonnée qu'on s'en soit déjà plaint à notre digne Consul Bonaparte qui a la bonté (me mandes-tu) de dire que la Martinique est l'anneau de son petit doigt. Il a raison, Mon Fils ; oui, bien raison car nous l'aimons bien. Oui, tous les colons le portent dans leur coeur et ont sans cesse son nom et ses louanges à la bouche. Tous le bénissent et quand ils voient ou éprouvent des choses injustes, ils soupirent : Ah ! Bonaparte ne l'a pas ordonné ainsi ; non. Il l'ignore et y porterait remède s'il le savait, car c'est notre père ; et il nous aime plus qu'il n'aime toutes les autres colonies françaises. Il le dit et il ne peut nous tromper.

Voilà, Mon Cher Tascher, la vérité toute pure ; et tu sais que ma religion me défend de mentir ni de nuire au prochain ; mais il m'ordonne de parler quand il le faut et de dire toujours vrai ; mais, de grâce, que je ne sois pas citée.

J'ai reçu du cousin Levassor, Mon Cher, les lettres pour ton père et ta tante que je ferai passer le plus tôt possible, de même que les deux tabatières pour ta Tante Rosette et la bonne maman Carreau. J'aurais bien voulu, Mon Cher Fils, qu'il te fut venu à l'idée de m'envoyer tout simplement, et sur de l'ivoire seulement, le portrait de ta cousine, du Premier Consul, d'Hortense, d'Eugène et le tien. Ici, je les ferai mettre sur des boîtes ou autres objets destinés à me servir afin de les avoir toujours sous les yeux. Et je pense que Lamour et Fanfan me feront le même cadeau, de même que Gigi et Stéphanie, sitôt leur arrivée à Paris.

Par Stéphanie, Mon Cher, j'enverrai des liqueurs et toutes espèces de confitures à ta cousine, son époux, Eugène et Hortense que je te prie d'embrasser pour moi ainsi que le fils d'Hortense qu'on dit être charmant. Mes compliments les plus affectueux à Madame Bonaparte, la mère, et à Louis Bonaparte (ton cousin). Dis à toute la famille que Jérôme Bonaparte se porte bien, qu'il s'est beaucoup amusé à carnaval dans nos deux villes. Avant-hier, il est venu du Fort de France dîner avec moi et s'en est retourné le soir en canot. Il projette de faire route avec le vaisseau Le Jemmapes pour la France. Il sera regretté ici car il s'est fait aimer par tout ce qui habite cette île car, de la campagne, on est venu avec empressement voir le frère du Premier Consul. Il les a fort bien reçus et emportera nos regrets et nos suffrages à tous car c'est vraiment un charmant garçon.

Voici une lettre bien longue, Mon Cher Tascher. Auras-tu bien la patience de la lire ? Ne t'ennuiera-t-elle pas ? Non ; tiens, lis la quand tu seras seul près de ton feu ou à monter la garde. Que mon épitre soit ton compagnon dans ces deux occasions, mais surtout vois-y bien toute la franchise, le souvenir et la tendresse d'une mère qui t'aime, t'aimera toujours jusqu'au terme de son existence et fera toujours les voeux les plus ardents et sincères pour ses enfants, le Premier Consul et son épouse afin que vous soyez tous heureux dans ce monde et dans l'autre.

Adieu. Ta soeur, ton frère, moi et tous nos amis et connaissances en cette ville vous embrassons tous trois. Stéphanie te prie de dire quelque chose de tendre et particulier à sa chère marraine, sa seconde maman, à Hortense, à Eugène, à son parrain et de les assurer surtout du désir qu'elle éprouve de les voir bientôt et de mériter leurs affections et bontés. Adieu ; je t'embrasse encore ; et crois toujours au souvenir et tendresse sans borne de ta maman.

/ S / la Bonne de Tascher de La Pagerie

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